Prix Nicolas Abraham et Maria
Torok 2012
Tomasella S. (2011). La traversée des tempêtes. Renaître après un
traumatisme, Paris, Eyrolles.
> Le livre de
Saverio Tomasella a obtenu le pris Nicolas Abraham et Maria Torok 2012 et
l’auteur m’avait demandé une préface en 2011. La
question du Trauma ayant été beaucoup
réétudiée au cours des deux dernières
décennies, sa reprise dans une édition destinée au grand
public cultivé n’était
pas évidente. Un premier chapitre sur les manifestations aigues du
traumatisme s’appuie sur Ferenczi, sur les travaux des psychiatres
militaires (Crocq, Barrois), de F. Davoine et J.M. Gaudillière, sur des
observations éclairantes et sur des cas de la littérature, en
particulier de Stefan Zweig.
> Le
deuxième chapitre étudie les manifestations durables du
traumatisme : déferlement émotionnel sans cause
apparente ; angoisse et visions d’épouvante ;
dissociation entre les émotions et la pensée ; état
d’alerte permanent ; anticipation du pire ; culpabilité
inventée pour reprendre une maîtrise imaginaire sur la catastrophe
subie ; inhibitions portant sur les sensations, les émotions ou (et)
la capacité de penser ; des appels au secours qui s’ignorent
surviennent dans les cauchemars ; amplification de la
réalité commune et revendications excessives ; honte
reconnue, cachée, remplacée par une conduite
éhontée ; dépression ; voies
détournées de l’indicible que sont la conversion
hystérique mais aussi des maladies dites psychosomatiques ; enfin
deux modalités de renversement de situation, contre soi ou en son
contraire. Cette clinique détaillée prend en particulier appui
sur le livre de Mauvignier à propos des
militaires appelés en Algérie, sur le livre d’Appelfeld concernant
la Shoah et sur les travaux sur la honte, en particulier ceux de S. Tisseron.
> Le
troisième chapitre aborde le verrouillage de l’âme
après un Trauma majeur. L’intériorité est
dévastée. Tomasella reprend la description initiale qu’en a
faite Ferenczi et sa prolongation
par M. Balint. Après Appelfeld, il évoque Georges Pérec et
son œuvre ;
Gérard de
Nerval à la recherche de sa mère morte à travers des
figures féminines idéalisées. Le traumatisé peut se
tromper d’adresse et projeter ses préoccupations sur un proche qui
n’y peut mais. Hitchcock a montré dans plusieurs de ses films
comment des traumatisés peuvent être hantés par des
réminiscences inconscientes. Le clivage du Moi et le déni de la
réalité traumatique peuvent parfois permettre des
réussites intellectuelles et sociales dont le sujet ne profite
qu’à moitié à cause d’un déficit affectif.
L’expérience traumatique et ses effets font l’objet
d’une description soigneuse se terminant par l’évocation des
traumatismes cumulatifs, par l’accent mis sur l’importance du
contexte, l’importance du regard et le « meurtre
d’âme ».
> Le
quatrième chapitre traite de l’effraction de l’être et
de la violence d’un deuil ou d’une séparation brutale. Les
cas évoqués montrent l’importance des relations
antérieures de l’endeuillé avec
« son mort ».
> Le chapitre cinq traite
d’un héritage bien caché, la violence du secret. T.
évoque Jane Eyre, roman dont
le héros cache sa femme folle dans son château mais ne peut
épouser la jeune femme qu’il aime : Jane se trouve
parasitée par le secret de son aimé. Une crypte liée
à un secret honteux chez un proche entraine un effet fantôme chez
son descendant. Cryptes et Fantômes sont éclairés à
travers l’exemple de romans et de films.
> Le chapitre
6 propose d’identifier les
marques du Trauma. S’agissant de se dégager d’une
expérience traumatique, toujours singulière, T. reprend à
Davoine et Gaudillière le précepte de ne pas poser de
diagnostic. Un cas illustre le
chemin entre une incorporation repérée par le fait que le sujet a
par moments des conduites incongrues par rapport à sa
présentation habituelle, l’identification de la personne incorporée
en lui, le dégagement progressif des propres désirs du sujet par
rapport à des conduites qui
étaient celles de la personne incorporée.
> Au moment
d’un Trauma subi par un enfant sous le pouvoir d’un adulte abusif,
il y a identification à l’agresseur décrite par Ferenczi,
que T. a complétée par la notion d’identification à
l’agression. A l’extrême, la victime peut devenir imitatrice
du violenteur. Le chemin pour se dégager de tels schémas suppose
des mouvements d’identification et de désidentification souples,
à la différence des identifications rigides au violenteur ou
à la situation traumatique. Peu à peu, le sujet réalise
l’intériorisation de ses expériences de vie, il les fait
siennes symboliquement, enrichit son for intérieur, c’est
l’introjection au sens d’Abraham et Torok, où les
sensations, les émotions et les sentiments, les images et les mots se trouvent reliés.
> Le
septième chapitre, « plonger en eaux profondes »
traite de la cure. Le traumatisé a besoin de la bienveillance du
thérapeute pour que la situation thérapeutique ne
répète pas le Trauma et l’incompréhension de
l’entourage d’alors. Le Trauma revient d’abord dans le
silence de la séance. Les premiers éléments qui reviennent
sont affectés d’un doute pour le patient. Souvent une ouverture
vers la mémoire inconsciente se fait par un rêve. Le chemin du
traumatisé vers l’association libre peut être
favorisé par un temps de relaxation dans la séance (Schultz, Vittoz ou sophrologie).
Le patient est invité à exprimer non seulement ses pensées
mais ses sentiments, ses émotions et ses sensations corporelles. Il est nécessaire qu’il
retraverse son drame, accompagné par le psychanalyste, en
réalisant qu’il a, dans le présent, d’autres moyens
de défense que lors de la catastrophe passée. L’élaboration
psychique se fait à travers la dynamique sensation-image-parole.
L’auteur insiste sur l’importance de la pensée par images
travaillée par S. Tisseron
sur le chemin de la symbolisation. L’imagination et la poésie, la
création de métaphores, facilitent à
« l’enfant dans le patient » la traversée
qui lui permet de se retrouver entier avec ses sensations, ses émotions,
ses sentiments et ses idées propres. Une observation finale montre le
joint entre un Trauma personnel et l’influence fantomatique trans-générationnelle de Traumas familiaux.
> La conclusion souligne qu’aimer et créer, y compris dans le travail coopératif de la
psychanalyse, peuvent permettre la
renaissance après un Trauma.
Claude Nachin, psychanalyste, 6 octobre 2012.